Être ingénieure au pays du Corcovado

Être ingénieure au pays du Corcovado

29 août 2019
Brésil Ingénieure
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Au pays de la samba et de la caïpirinha, tout le monde est heureux… À l’image de bonhomie et d’insouciance véhiculée par les brésiliens s’oppose une réalité toute autre. Les dernières années de récession ont durci l’accès au monde du travail pour les jeunes ingénieurs – malgré leur diplôme parmi les plus prisés. Culture de la soumission, de l’accord à tout prix, de la hiérarchie… Stella Oliveira, jeune ingénieure en agro-alimentaire, nous partage son expérience.

La formation d’ingénieur, véritable statut dans la société

Selon Stella, trois domaines sont particulièrement valorisés au sein de la société brésilienne : la médecine, le droit… et l’ingénierie. Intéressée par les mathématiques, la physique et la chimie dès le lycée, c’est tout naturellement que Stella s’oriente vers des études d’ingénieur. « Mes parents sont biologistes, une de mes soeurs fait des études de médecine et l’autre étudie le droit. C’est mon oncle, qui est ingénieur, qui m’a soutenue dans ma décision et m’a aidée à m’orienter ».

Comme en France, le parcours pour obtenir un diplôme d’ingénieur est loin d’être un long fleuve tranquille. Les élèves s’arrachent les places en école d’ingénieur lors d’un concours national, l’ENEM (Exame Nacional do Ensino Médio, l’examen national d’enseignement secondaire). Les meilleurs iront dans l’une des universités publiques financées par l’État, les autres paieront au prix fort leur formation dans une université privée.

S’ensuivent deux années de cycle général, avant de pouvoir se concentrer sur la spécialité choisie lors du concours. En effet, au Brésil comme en France, « les ingénieurs doivent partager un socle commun de connaissances en chimie, en calcul, ou encore en mécanique des fluides. Pour ma part, j’ai choisi la spécialité “Ingénierie en génie alimentaire” à l’Université Fédérale Rurale de Rio de Janeiro (UFRRJ) ».

L’ingénierie pour lutter contre le gaspillage alimentaire

Si l’ingénierie civile et mécanique sont les spécialités les plus valorisées historiquement, la plupart des étudiants choisissent le domaine de la production, qui, plus généraliste, leur offre le plus d’opportunités. Mais pour Stella, sa spécialité lui permet de répondre à certains des problèmes les plus urgents de son pays : « Je me suis passionnée pour le domaine alimentaire. Le gaspillage alimentaire m’a toujours beaucoup dérangé. Mon désir le plus profond serait de pouvoir réutiliser certains des composants pour créer de nouveaux aliments, au lieu de les jeter à la poubelle. »

Si la malnutrition a nettement diminué au Brésil ces dernières années, la faim touche encore quelques 5 millions de brésiliens. En 2017, 2,5% de la population brésilienne n’ont consommé aucun aliment durant au moins une journée entière d’après l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Une égalité hommes-femmes encore en devenir

En dépit du statut acquis par son diplôme, Stella reconnaît que l’égalité hommes-femmes n’est pas encore totalement acquise dans le cadre professionnel. « Certaines spécialités telles que l’ingénierie civile ou encore la mécanique sont plus difficiles d’accès pour les femmes du fait du machisme manifeste. Mais ce n’est pas le cas partout. En agro-alimentaire, les quotas sont radicalement inversés. On dénombre 2 hommes pour 30 femmes. »

Malgré tout, Stella a dû faire face à un machisme exacerbé dans le cadre de son premier stage, dans le service qualité d’une PME brésilienne. Si cette jeune ingénieure appréciait contrôler le processus complet de fabrication, de la sélection des matières premières jusqu’au produit fini, la culture de l’entreprise a impacté négativement son expérience. « Mes collègues ne me respectaient pas et n’accordaient aucune importance à l’ingénierie alimentaire. Je n’avais pas mon mot à dire. » En tant que stagiaire, Stella a peu d’options pour faire face à cette situation. C’est ce qui la pousse à partir et chercher un poste dans une grande entreprise internationale, espérant ainsi s’épanouir et progresser plus librement.

Récemment embauchée chez Kraft-Heinz, Stella affirme que « le sexisme est en train de changer, je le ressens moins dans ma nouvelle entreprise. Plus de 30% des postes managériaux sont détenus par des femmes, et la parité fait partie des principes mis en avant au cours du processus de recrutement. » 

L’absence de désaccord, une réalité ?

Sous couvert de détente et de bonne ambiance, Stella reproche à nombre de ses collègues un esprit de soumission et une peur du conflit. « La culture d’entreprise brésilienne est relativement informelle. Pourtant, de nombreux ingénieurs préfèrent garder le silence plutôt que de risquer d’être en désaccord avec leur N+1. Certains managers refusent même tout débat, leurs équipes ne peuvent que se taire et obtempérer. »

Pourtant, les entreprises brésiliennes auraient bien besoin de ces initiatives gardées sous silence. « De nombreux processus sont encore manquants au sein des équipes, ce qui laisse de la place pour prendre des initiatives. Heureusement, ma chef me laisse une grande liberté d’action. Nous validons ensemble les grandes orientations, et ensuite je suis libre de faire ce que je veux. Mais ce n’est pas toujours le cas. »

En effet pour Stella, le manque de leadership constitue une caractéristique commune dans la plupart des entreprises brésiliennes. « Nombreux sont les managers brésiliens qui se révèlent être de mauvais leaders. Les promotions interviennent pour reconnaître la qualité des résultats des individus. Mais un bon ingénieur ne sera pas forcément un bon leader, capable de mener une équipe et de partager la vision de l’entreprise. »

Ambitieuse, Stella se voit progresser au sein de Kraft-Heinz et obtenir un poste à responsabilités à moyen terme. Son objectif : accumuler de l’expérience en début de carrière pour réussir ensuite à concilier une vie de famille avec un rôle de leadership. L’équilibre vie professionnelle – vie personnelle semble aussi crucial en France que de l’autre côté de l’Atlantique…

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